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Une mémoire d'avant la mémoire
Les Sculptures de Anne Mourat

 

Des personnages de nos rêves, flotte une apparence déformée : les proportions de leurs traits ne sont pas respectées : c’est peut-être qu’ils nous apparaissent ainsi tels que nous les voyions, enfant ; alors l’adulte au pied duquel l’enfant joue apparaît en une vision pyramidale et autant les membres inférieurs proches, autant la tête et les épaules lointaines ; c’est cette perspective de l’enfance qu’offrent les sculptures d’Anne Mourat ; une perspective plus vraie que nature, puisque " forcée " à se restituer non pas conforme à l’image de ce que nous nommons par commodité le réel, c’est-à-dire un réel " brut " et inaccessible sans intercesseur, mais un réel intériorisé, celui où, enfant, dans l’écart léger entre pouce et index, nous enfermions délicatement une silhouette lointaine que nous nous persuadions d’avoir le pouvoir d’ainsi saisir.

 

C’est cette " saisie ", que figent les sculptures d’Anne Mourat, où le geste se trouve pétrifié, celui sédimenté d’enfances qui s’éloignent, et, sous la recherche de la main aux prises et qui pétrit, sans en savoir le savoir, qu’elle prend dans une forme.

 

Si en ce sens, la sculpture est bien une geste, celle d’Anne Mourat l’est non pas tant de qui sculpte que celle qu’elle retrouve ; et cette geste retrouvée est moins d’une autre main que d’une autre vision ; car le regard appelle le geste et la main se tend où le regard l’appelle.

 

Ainsi, la sculpture institue une double relation : d’elle à un regard et de ce regard à la main qu’il commande ; s’adressant à qui la voit, une sculpture digne de ce nom (assez pour en être nommée) somme la main de s’y porter (en cela elle est sensualité).

 

La sculpture d’Anne Mourat réussit à boucler cette boucle que l’artiste a si bien illustrée par ailleurs (dans une toile intitulée " Le Miroir ") et qui inclut comme participant actif le spectateur : de la sculpture au regard et du regard à la main, cette main tendue d’un être encore terre à terre vers la haute figure perdue d’un adulte, cette vision en une perspective déformée que le regard contrarié emporte et qui nous restitue autre chose, un supplément à ce que les yeux voient et la main touche, une part perdue peut-être de notre mémoire : une mémoire d’avant la mémoire.

 

 


©Charles H.A. Masson, amateur
Droits réservés

Reminiscence before memory

Sculptural work by Anne Mourat
 

Characters in our dreams float by in distorted shapes, their proportions all topsy-turvy. Maybe we see them the same way we saw adults when we were children, like when we played at their feet, their limbs looming large from our vantage point on the floor, while their heads and shoulders appeared tiny atop a human pyramid. Anne Mourat’s sculptures offer us this childhood perspective— one that is truer than nature, since it is “forced” to render itself into an image that is not commonly referred to as real. Rather, it is a “raw,” yet interiorized, reality that remains inaccessible without an intermediary. It is a reality where, as children, we thought we could capture someone’s silhouette in the distance between our index finger and our thumb.

 

Anne Mourat’s sculptures capture this instant, where a gesture is held in time, from the sediment of receding childhoods, and under a searching hand that grapples and kneads without knowing how it creates a form.

 

If sculpture is in fact a gesture, then Anne Mourat’s is not so much what she sculpts as what she rediscovers; and this rediscovered gesture is less from another hand than from another vision because the gaze calls for a gesture and the hand goes where the gaze beckons.

 

Thus, the sculpture brings about a dual relationship: between itself and a gaze, and between that gaze and the hand it controls. And so, a sculpture worthy of its name summons the hand to feel it, thereby conjuring up it sensuality.

 

As she aptly exemplified in her painting “The Mirror,” Anne Mourat’s sculptural work successfully closes this creative cycle that embraces the viewer as an active participant: from the sculpture to the gaze and the gaze to the hand. This outstretched hand belongs to someone still on the floor, looking up at the lofty, lost face of an adult, a vision seen from a distorted perspective that the unsettled gaze carries away only to recast it into something else, something more than what eyes can see and hands can touch, a lost memory perhaps: a remembrance before a memory.